Article La Croix « Sur Leboncoin, recherche enseignant désespérément »


La Croix, no. 42208 France, vendredi 7 janvier 2022 715 mots, p. 6

Sur Leboncoin, recherche enseignant désespérément

Confrontés à une pénurie de contractuels à même de pallier les absences des professeurs, des chefs d’établissements tentent leur chance sur le site de petites annonces. Cette démarche en dit long sur les insuffisances du dispositif de remplacement.

Denis Peiron

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Leboncoin et ses 51 millions de petites annonces gratuites… Le site est devenu pour beaucoup un outil incontournable pour louer un studio, vendre une voiture ou adopter un chat. Mais, phénomène moins connu, il offre aussi une solution de dernier recours à des chefs d’établissement en mal de professeurs remplaçants. « Je recherche un(e) enseignant(e) en SVT dans le cadre d’un remplacement de congé maternité à partir de début janvier jusqu’à certainement fin d’année scolaire. Poste de 19,5 heures hedbo (18 heures temps plein + 1,5 heure supp – mercredi dispo), labo de SVT personnel, poste indemnisé de professeur principal de quatrième. » Quand il a commencé sa carrière, il y a douze ans, Pierre Laurent Combarette n’aurait jamais imaginé poster une telle annonce. Seulement voilà, soupire le chef d’établissement du collège privé Champagnat, à L’Arbresle (Rhône), « les listes de professeurs suppléants que nous envoie l’enseignement catholique se sont progressivement vidées » .Pour l’heure, Pierre Laurent Combarette n’a reçu qu’une réponse à son message, posté fin décembre. « Le profil ne correspondait pas du tout, la personne n’avait pas de licence, le niveau de diplôme requis » , déplore-t-il. S’il a tenté sa chance sur Leboncoin, cependant, c’est qu’il y a trois ans, il avait pu y recruter deux professeurs, en maths et en anglais. Bien entendu, ce site n’est qu’une piste parmi d’autres pour dénicher la perle rare. « Je me suis adressé en vain à Pôle emploi. J’ai aussi posté un message sur le réseau social professionnel LinkedIn », confie ce chef d’établissement, confronté en cette rentrée sous le spectre d’Omicron à des pics d’absences dans son équipe (5 professeurs sur 33). « La rémunération – 1 300 € net pour un temps plein – n’est pas attractive , analyse-t-il. Avec la reprise économique, nos candidats potentiels préfèrent rejoindre d’autres secteurs. » Pour partir à la recherche de professeurs remplaçants, il y a aussi la liste des suppléants de l’enseignement catholique. Ou encore ces parents d’élèves tentés par une reconversion dans l’enseignement, quitte à se serrer la ceinture. « Un père titulaire d’une licence de biologie mais devenu agent immobilier semble prêt à sauter le pas et à accepter le poste vacant », indique Pierre Laurent Combarette. La petite annonce sur Leboncoin s’apparente le plus souvent à « une bouteille lancée à la mer » . À la tête de l’Institut Notre-Dame, à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), Olivier Maison explore ces mêmes canaux dans l’espoir de remplacer un professeur d’allemand muté en juillet dernier. « Le contractuel que j’avais trouvé a multiplié les arrêts maladie avant de quitter le poste. Rarement j’ai galéré comme ça » , assure-t-il. « Moins il y a de germanistes, moins il y a de profs. Moins il y a de profs, moins il y a de germanistes… » Pour lui, aucune honte à recourir à un site de petites annonces dans l’espoir de susciter des vocations. « Qu’importe la façon dont on entre dans l’enseignement, l’essentiel c’est d’y entrer. À nous ensuite d’accompagner ces débutants. Cela fait partie de nos missions » , insiste Olivier Maison. Les établissements catholiques ne sont pas les seuls à se tourner vers Leboncoin. Pour preuve, cette annonce postée par un lycée professionnel public du sud de la France, en quête d’un prof de technologie pour remplacer un collègue démissionnaire. Son proviseur préfère ne pas répondre à nos questions, pas plus que son rectorat. « Les chefs d’établissement ne sont pas censés recruter eux-mêmes » , commente Franck Antraccoli, secrétaire général d’Indépendance et direction (iD-FO), un syndicat de principaux et de proviseurs. « Mais dans certaines matières, la moindre absence de longue durée vire à la catastrophe. On est alors tentés d’activer nos réseaux et parfois même de mener des entretiens avant de faire valider la candidature par le rectorat. Cela revient à faire son boulot » , déplore-t-il. Le système éducatif s’appuie pourtant sur une armée de 62 000 contractuels (37 000 équivalents temps plein) qui constituent 11 % des effectifs dans le secondaire, 2,5 % dans le primaire. Alors que, selon le Conseil scientifique, le Covid-19 pourrait concerner ce mois-ci un tiers des professeurs, le ministère a promis d’embaucher de nouveaux remplaçants. Quitte à appeler des enseignants retraités.